CLAUDE KAISER : « La démocratie est inéluctable »
Rencontre avec Claude Kaiser, maire de Ménil-la-Horgne, pionnier de la démocratie directe en milieu rural
Menil-la-Horgne, petit village de 190 habitants dans la Meuse, est devenu en six ans un laboratoirevivant de la démocratie directe. Son maire, Claude Kaiser, a lancé en 2020 une expérience inédite :
Confier aux habitants eux-mêmes les décisions pour leur village, via des assemblées citoyennes souveraines. Réélu en 2026 sans opposition, il revient avec Antoine, documentariste engagé, et Adrien, jeune militant, sur ce pari citoyen qui inspire désormais bien au-delà des frontières de la Meuse

Monsieur le maire, pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a conduit à cet engagement citoyen ?
Mon parcours a peu intérêt en soi, car ce qui se passe ici est l'œuvre d'un collectif, pas d'un homme seul. Cela dit, c'est par mes lectures que tout a commencé — la démocratie athénienne, les expériences du Chiapas, du Rojava. J'ai aussi participé au mouvement des Gilets jaunes, notamment à Commercy, qui proposait un pouvoir aux assemblées par la base. Quand cela n'a pas abouti, j'ai saisi l'opportunité de devenir maire de mon village pour tenter une véritable expérience d'assemblée citoyenne.
Qu'entendez-vous exactement par « démocratie directe » ? En quoi est-ce différent du simple participatif ?
Le participatif, je l'ai toujours qualifié de démocratie tronquée. Ici, ce n'est pas de la consultation, c'est de la décision. Les habitants votent pour ou contre les projets, et nous, les élus, nous exécutons leur volonté — que cela nous plaise ou non. Un élu ne doit pas diriger, il doit exécuter. Il ne peut pas disposer de la volonté générale par la seule vertu de son élection, comme s'il devenait soudainement omniscient ou monarque de droit divin.
Comment fonctionnent concrètement ces assemblées citoyennes ? Quelle est leur fréquence, leur format ?
Il n'y a pas de fréquence imposée. On s'était dit au départ : au moins une par trimestre. La vie nous a appris à être plus souples — parfois aucune dans un trimestre, parfois deux. On réunit l'assemblée au rythme des sujets à traiter. La séance dure toujours deux heures, pas une de plus pour éviter la perte d'attention, et se conclut par le verre de l'amitié. Tous les habitants sont informés par courrier, mail, messagerie et liste d'échange sur la commune. Personne ne peut ignorer qu'une assemblée se tient.
Comment est préparé l'ordre du jour, et qui choisit les sujets débattus
À la fin de chaque assemblée, deux ou trois personnes se proposent pour organiser la suivante. Elles consultent une boîte à idées fixée dans le village, viennent voir le conseil municipal pour les sujets urgents, et préparent l'ordre du jour. Au début de chaque assemblée, on ouvre la boîte et on demande à l'assemblée si elle veut se saisir des idées qu'elle contient. Parfois elle dit non, parfois oui. Si un sujet est complexe, il est renvoyé à une prochaine session, préparée soit par des citoyens volontaires, soit par le conseil municipal.
Comment se prennent les décisions ? Y a-t-il un seuil de majorité requis ?
Les votes se font à main levée, sauf demande de bulletin secret — ce qui est arrivé trois fois en six ans sur des sujets particulièrement sensibles. On statue à la majorité simple, mais dans la vraie vie, quand la majorité est trop étroite, on ne passe pas en force. Par exemple, j'ai proposé de créer une épicerie collaborative : 16 voix pour, 15 contre, 7 abstentions. On a décidé de ne pas la faire. Une majorité doit être significative. Heureusement, la plupart des décisions se prennent à large majorité, voire par consensus.
La participation a-t-elle été au rendez-vous ? Les habitants ont- ils vraiment joué le jeu ?
On espérait le double du conseil municipal, soit une vingtaine de personnes. En réalité, quasiment tous les habitants sont venus au moins une fois. On a atteint 80 personnes pour un village de 190 habitants, et la moyenne est de 40 à 50 personnes par assemblée. Au départ, tout le monde disait que personne ne viendrait, que les gens s'en moquaient. Même moi j'avais des doutes. La clé, c'est qu'on a donné aux gens le pouvoir réel de décider, pas seulement de donner un avis. C'est ce qui a tout changé.
Vous avez été réélu en 2026 avec une seule liste. Comment expliquez-vous ce plébiscite ?
En 2020, une seule liste était une nécessité — avec deux listes, on aurait passé pour des farfelus et la liste classique l'aurait emporté. Aujourd'hui c'est l'inverse : une liste adverse n'aurait aucune chance, parce que les habitants ont pris goût à cette démocratie et ne voudraient pour rien au monde y renoncer. Notre seule campagne a été un courrier à tous les habitants s'engageant à continuer de respecter les décisions de l'assemblée. C'était suffisant.
L'expérience a-t-elle essaimé ? Des communes voisines se sont- elles inspirées de votre modèle
>Quatre autres communes de notre communauté de communes — 54 au total — ont décidé de se lancer dans des assemblées citoyennes. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est un début concret. Et au-delà, on sait que des centaines de communes en France s'intéressent à ces démarches.
Antoine : C'est un signal fort. Ménil a « remis le couvert » aux dernières municipales — c'est une preuve que ça tient dans la durée. Je le compare à Saillans, dans la Drôme, qui avait tenté une expérience similaire entre 2014 et 2020 mais n'a pas été réélu. La durabilité de Ménil, c'est ce qui en fait un exemple vraiment crédible.
La désertification rurale est un sujet majeur. Comment votre village y fait-il face ?
On est bien situé, près de la nationale 4 et de villes comme Toul, Nancy ou Commercy, ce qui nous protège relativement. Mais la désertification frappe durement les villages plus isolés de la Meuse. Face à ça, on a transformé des locaux communaux : une psychologue, une naturopathe, un hypnothérapeute, une esthéticienne... Soit 7 ou 8 activités nouvelles décidées en assemblée. Je ne désespère pas d'accueillir un médecin un jour. L'idée, c'est de faire partir le changement par la base, plutôt que d'attendre une politique publique globale qui ne vient pas.
Un mot pour les jeunes générations, souvent désenchantées de la politique traditionnelle ?
Adrien : Tout part d'un constat personnel. Dans le village où j'ai grandi, les gens sortaient beaucoup, il y avait des bancs devant les maisons, des discussions avec les voisins. Au fil du temps, les gens se sont enfermés — et j'en faisais partie. J'ai cherché comment recréer ce lien. Même un simple tract anonyme proposant de réfléchir ensemble peut faire sortir les gens, faire parler des voisins qui ne se parlaient plus depuis des décennies. La démocratie directe à l'échelle locale, c'est, à mon sens, le meilleur moyen de recréer du lien.
Antoine : Je titre souvent mes vidéos « La démocratie est inéluctable ». Je crois vraiment que dans notre contexte, le collectif va prendre de plus en plus d'importance. Ce qui se passe à Ménil est remarquable parce que les habitants ont intégré la responsabilité de leurs décisions — ils ne votent pas n'importe quoi. C'est tout l'inverse de la posture infantilisante et paternaliste de la politique traditionnelle. Et c'est pour montrer que c'est possible que nous réalisons ce documentaire.
Claude Kaiser : Je suis un indéfectible optimiste. Je crois qu'on peut faire des petites choses qui montrent l'exemple et qui redonnent du dynamisme à nos territoires. Si ça marche dans notre village ordinaire, avec ses clans et ses divisions comme partout ailleurs, alors ça peut marcher ailleurs. C'est ce message d'espoir que j'ai envie de porter.
